Francis Ricard, notre ami véritable s’en est allé

Qu’un Ami véritable est une douce chose !

C’est par ces mots que Francis Ricard, notre ami poète toulousain, avait célébré notre amitié à l’occasion des 20 ans de la SCOP SAGNE en 2021 à Lamontélarié.

Francis est parti le 17 septembre 2026, nous laissant bien seuls, tristes, et face à un immense vide. Mais les poètes ont le pouvoir des mots, ces mots qui nous accompagnent par delà les séparations.

Merci Francis pour tes mots, pour ta voix grave et chaude qui résonne à chaque lecture de tes poèmes.

Merci pour tes appels à toujours rester debout

« Ne rêve pas, fais rêver », 

« A l’impossible tiens toi tenu » 

« Tire ta langue à l’inaccessible »

et combien d’autres encore.

Nous avions rencontré Francis en 2010, à l’occasion de l’Ecole des sagnes que nous organisions au lycée Touscayrats où il enseignait. Quand on lui raconta les sagnes, il s’exclama, « alors les sagnes c’est comme les taupes ou la poésie, ça ne sert à rien, et c’est pour ça que c’est essentiel ».

De là est née une amitié sans faille. Le 25 septembre 2012, à l’occasion de l’Ecole des sagnes, il commettait en quelques heures seulement, à partir de mots choisis par les participants, ce poème extraordinaire inspiré par la sagesse des sagnes.

tic-tac

tic-tac

tic-tac

tic-tac

l’enfer ce doit être

un grand espace

envahi de réveils

de montres et

de chronomètres

qui mesurent le temps

en permanence

et dont les sonneries

retentissent à tout instant

je pense donc je fuis

dépêche-toi

tu vas être en retard

presse-toi

bouge-toi

on n’a pas que ça à faire

faut y aller

pressons

vite

vite

vite

STOP !

observez la salamandre

écoutez le silence

observez la drosera

écoutez les oiseaux

observez la grenouille

écoutez vous murmurer

à l’oreille de votre voisin

et ça repart

chronomètre

vitesse

course

compétition

« Le premier arrivé ! »

attention stop partez

une/deux

une/deux

une/deux

une/deux

en avant marche

et que ça saute

grouillez-vous

le dernier aura un gage

STOP !

identifiez les sphaignes et les jacinthes

les têtards qui font la fête

écoutez les bulles d’air

écoutez le vent du mystère

écoutez-vous dire je t’aime

à ceux que vous aimez

faites vous araignée

ARGYRONETE

construisez sous l’eau une cloche à air

pour respirer de temps en temps

Et CA REPART

tu crois qu’on ‘a que ça à faire

on est pressé nous

on travaille

pousse ta caisse de là

avance

coups de klaxon

de sirènes

neurones en folie

coup de boule

irritation

colère

excès de vitesse

accélérateurs de particules

nouveaux recors du monde

à pied

à cheval

en voiture

à la nage

toujours plus vite

toujours plus haut

toujours plus loin

Ah maudit baron de Coubertin

STOP !

si on faisait les jeux olympiques

des escargots

si on couronnait

la lenteur

si on prenait le temps

comme on a pris la Bastille

Manif

« Rendez-nous le temps »

« Rendez-nous le temps »

mais non ça repart

répression des barricades

manifestants dispersés

courir, courir, courir

course folle

pour échapper

aux matraques

des voleurs de temps

aux Fordistes de la production

au travail enchaîné

aux cloches de la reprise du travail

aux sonneries qui

interrompent le jeu

STOP !

« le temps d’apprendre à vivre

il est déjà trop tard »

le temps d’apprendre à s’aimer

le temps d’élever ses enfants

le temps de se consacrer aux autres

le temps de s’adonner à soi

le temps de se cultiver

le temps de s’occuper de son jardin

le temps des cerises

mais non ça repart

au boulot

au lieu de lire

tu ferais mieux de travailler

cours chercher du pain

avant que ça ferme

cours donner à manger

aux bêtes

cours chez la voisine

demander du café

cours tu es pressé

cours tu es pressé

cours tu es pressé

je cours tu cours

il court nous courons

vous courez

ils sont pressés

STOP !

il était une fois

un pays où le premier arrivé

devait revenir au point de départ

et recommencer

un pays où on se disait d’abord

bonjour

un pays où le diplôme

le plus prisé consistait à

tout connaître de la nature

un pays où la première vertu

était le respect

un pays où chacun devait

être utile au bien de tous

ce pays a été colonisé

nous sommes des indiens

et ça repart

des histoires tout ça

de la poésie de poètes

de rêveurs qui croient

qu’on n’a que ça à faire

le business monsieur

le business

le temps c’est de l’argent

de l’ARGENT

TIME IS MONEY

you know this

TIME IS MONEY

le premier arrive

Bingo

le premier arrivé

dollars in the pocket

malheur à ceux qui

se traînent derrière

ils n’auront que les miettes

et qu’ils ne viennent

pas se plaindre

en plus

Z’AVAIENT QU’A ETRE A L’HEURE

le monde appartient

à ceux qui se lèvent

tôt

STOP !

s’il vous plait

laissez moi dormir un peu

laissez moi me reposer

faire la sieste

me balancer dans mon hamac

laissez moi le temps

des confitures

laissez moi le temps

d’embrasser les joyeux

gouters pleins de rires

laissez moi le temps

de marcher le long

du canal du Midi

au pas de mes pieds

au pas de mon cheval

au pas de ma péniche

au pas de mon vélo

laissez-moi aller du pas

du temps de l’homme

je voulais te dire… oui je t’écoute

prends le temps

on a le temps

tout le temps

tout le temps qu’il faut

le temps qu’il nous faut

le temps qu’il nous faudra

et hop ça repart

Eh là-bas, vous traînez

dépêchez-vous

Il faut qu’on soit rentré

pour 18h

repas à 19h30

coucher à 20h30

lever à 6h30

début des cours à 8h

ça commence trop tôt

cette histoire de temps

tout petit c’est déjà

la course

la course à l’école

la course aux activités programmées

la course contre la montre

dépêche-toi

on n’a pas le temps

j’ai encore les courses à faire

les courses !

ou le marché !

curieux ces mots

on se croirait à la bourse

la bourse au CAC 40

la course au fric et à l’argent

Et on aime ça !

« on fait la course ? »

« je parie que j’arrive avant toi »

« je t’ai battu ! »

battu

battre

gagnant / perdant

premier / dernier

honoré / disqualifié

STOP !

Ironie du sort

Pierre-Paul Riquet

ton canal

c’était pour gagner du temps

aujourd’hui c’est le symbole de la lenteur

revanche ironique de l’Histoire

Pierre-Paul Riquet te voilà

enfin rendu à ton titre nobiliaire

BONREPOS

il y a 100 ans il fallait

3 mois de mer à la voile

pour se rendre en Asie

par le Cap de Bonne Espérance

30 ans plus tard

grâce au canal de Suez et à la vapeur

30 jours suffisaient

en 1940 8 jours d’avion

aujourd’hui Saïgon c’est moins de 24 heures

demain quelques heures

mais voyage t-on encore ?

que voit-on ?

qui rencontre t-on ?

à qui parle t-on ?

j’ai convoyé un jour

un bateau de Toulouse

à la mer par le canal du midi

nous avons mis une semaine !

la vitesse est limitée à

5km/h sur le canal

et il y a toutes les écluses à franchir

150 environ et elles sont fermées

la nuit et les jours fériés

c’est long

au retour en voiture

par l’autoroute

nous avons mis 1 heure et demi

Fut-ce le même voyage ?

Le paradis à l’aller

L’Enfer au retour

Je me souviens de toutes les

belles rencontres de l’aller

les bateliers amateurs

dont le bateau restait pendu

dans l’écluse lorsque celle-ci se vidait

le marinier qui nous a vendu

« du cassoulet en vrac »

la belle bateau-stoppeuse

qui est montée nous rejoindre à bord

les grillades du soir

sur le chemin de halage

et les oiseaux des joncs

dans la brume du petit matin

elle était si belle et si gentille

je me souviens même d’un chien

que nous avons repêché

qui devait nager depuis des heures

incapable de remonter sur la berge

et qui nous a suivi tout le long d’un bief

au retour 1h30 de voiture

RAS

rien à raconter sinon l’asphalte

on discutait dans les trains autrefois

dans les bus

sur les paquebots

vous avez déjà pris un

Airbus ou un TGV

vous avez vu la gueule

des gens avec leurs

casques anti-voisinage

et je ne vous parle pas

de partager un pique-nique

ouvrez une boite de pâté

dans un TGV ou une

boite de sardines

dans un Airbus

vous allez voir ce que

c’est la convivialité

et comprendre ce que

c’est le partage !

c’est pas don

et contre don

c’est gnon

et contre gnon

insultes ou

au moins

regards méprisants

du civilisé contre le plouc

alors vous savez ce qu’il

leur dit le plouc

il leur dit…

Cool

prenez le temps

faites l’école buissonnière

réapprenez à traire

de temps en temps

une vache à la main

surveillez et comptez

vos taupes

discutez avec elles

négociez

soyez gentils

priez les poliment d’aller faire

leurs trous chez le voisin

comptez les papillons

dans vos blés

contemplez les mantes

religieuses et les libellules

dans vos sagnes

jouez avec les petits lapins

descendez avec Alice

dans les terriers

vous verrez c’est WONDERLAND

et c’est bien mieux

que DYSNEYLAND

approfondissez le secret

décomptez les taches

sur les coccinelles

amusez les musaraignes

prenez le temps, de rêver

Et si vous n’avez pas le temps

n’accusez pas le temps

arrachez les aiguilles

de vos réveils et de vos pendules

Et dites vous que

si on arrive tous en retard

on sera à l’heure

tous ensemble .

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